
Parole muselée en conseil, accroissement du réchauffement urbain, préoccupations orientées vers des sujets nationaux ou internationaux, flou budgétaire, complicité marquée avec les Insoumis et dérive identitaire, Clément Chappet, capitaine de la droite grenobloise, brosse le portrait sans concessions des premiers 100 jours de Laurence Ruffin.
Lors du dernier conseil municipal, vous avez vivement réagi à ce que vous considérez comme une répartition inégale de la parole entre les groupes politiques. Une semaine plus tard, quel regard portez-vous sur cet épisode ?
Clément Chappet : « À chaud, je l’ai vécu avec beaucoup d’agacement. Avec un peu de recul, je considère surtout que cet épisode est révélateur d’un fonctionnement plus global. Ce n’est pas seulement une question de prise de parole pendant un conseil municipal, c’est une manière de gouverner qui commence à apparaître. Au fond, le véritable problème, c’est la situation politique dans laquelle se trouve aujourd’hui Laurence Ruffin. Elle a été élue grâce aux voix d’Alan Brunon et de La France insoumise. Sans ces voix, elle ne devenait pas maire. Elle est donc, de fait, dépendante de cette partie de sa majorité. Je pense que sa stratégie consiste aujourd’hui à aller chercher l’électorat que ces élus représentent, notamment dans certains quartiers populaires où ils ont réalisé de meilleurs scores. Pour cela, elle choisit de se placer dans leur sillage idéologique, en leur cédant beaucoup d’espace politique ».
Vous estimez donc qu’il existe une véritable proximité politique entre Laurence Ruffin et La France insoumise ?
C.C. « Oui, c’est ce qui apparaît progressivement. Elle est entourée d’adjoints issus de cette sensibilité ou qui en sont très proches. Plusieurs figures de sa majorité portent clairement cette orientation politique. Quant à elle, je crois qu’on découvre peu à peu qu’elle partage aussi une partie de cette vision, notamment sur les questions communautaires ou sociétales. À l’inverse, notre groupe représente exactement l’opposé de cette ligne politique, tant sur les valeurs que sur les méthodes. Les électeurs qui votent pour nous ne voteront jamais pour elle, et inversement ».
Vous allez jusqu’à dire que vous êtes son « ennemi naturel » ?
C.C. « Oui, politiquement, c’est le cas. Alan Brunon est davantage un concurrent sur un espace politique qu’ils ont partagé pendant de nombreuses années. Ils disposent d’une histoire commune, de références communes et de nombreuses convergences. Nous, nous incarnons une opposition beaucoup plus nette. Nous sommes l’alternative à cette vision de la ville. C’est aussi pour cette raison que je pense qu’elle privilégiera toujours cette alliance plutôt que le dialogue avec notre groupe ».
Quel bilan tirez-vous de ces cent premiers jours de mandat ?
C.C. « Un bilan très inquiétant. Je n’ai rien vu, au cours de ces cent jours, qui me laisse penser que cette majorité a compris les raisons profondes de son affaiblissement électoral. Le 15 mars, les électeurs leur ont envoyé un message. Ils leur ont dit que certaines politiques devaient être corrigées. Or je ne vois aucune remise en question. Au contraire, j’ai le sentiment qu’ils poursuivent exactement la même trajectoire, parfois même en l’accentuant. C’est pour cette raison que je pense que ce mandat est voué à l’échec ».
Vous parlez notamment d’un aggravement du réchauffement urbain. Pourquoi ?
C.C. « Parce qu’il existe, selon moi, une contradiction fondamentale dans leur politique. D’un côté, ils poursuivent une politique de construction toujours plus importante. Ils continuent de densifier une ville qui est pourtant quasiment achevée dans son développement urbain. Construire davantage signifie nécessairement artificialiser les derniers espaces de respiration qui subsistent. Cette bétonisation crée mécaniquement des îlots de chaleur et contribue au réchauffement de la ville.
De l’autre côté, ils communiquent énormément sur l’adaptation climatique. Ils mettent en avant quelques opérations de végétalisation, des places de stationnement désimperméabilisées ou quelques plantations supplémentaires. Ces actions sont évidemment positives, mais elles restent marginales par rapport aux effets produits par une urbanisation toujours plus dense. On ne peut pas lutter contre les conséquences d’une politique tout en poursuivant cette même politique ».
Certains rappellent pourtant que Grenoble a été pionnière sur plusieurs sujets environnementaux.
C.C. « Oui, notamment sur le vélo. C’est probablement le principal mérite qu’on peut reconnaître à Éric Piolle : avoir impulsé une véritable politique cyclable. En revanche, sur l’artificialisation des sols ou la végétalisation, Grenoble n’a pas inventé grand-chose. Toutes les grandes villes françaises travaillent sur ces sujets depuis de nombreuses années. Il ne faut pas confondre communication politique et réalité des politiques publiques ».
Selon vous, le problème est donc plus profond ?
C.C. « Le problème, c’est que la politique du logement entraîne toutes les autres conséquences. On construit toujours davantage. On augmente donc la densité. On réduit les espaces naturels. On accentue les phénomènes de chaleur. Et pourtant, malgré cette politique menée depuis deux mandats, les résultats ne sont pas au rendez-vous. C’est là toute la contradiction ».
Vous faites justement le lien entre urbanisme et logement. Vous critiquez régulièrement la politique menée en la matière. Pourquoi ?
C.C. « Parce qu’elle repose sur une logique qui, après deux mandats, ne produit toujours pas les résultats annoncés. À la limite, je pourrais entendre une politique consistant à construire davantage si elle permettait réellement de résoudre la crise du logement. On pourrait débattre du coût environnemental, mais au moins il y aurait des résultats. Le problème, c’est que ce n’est pas le cas. Aujourd’hui, la majorité continue de défendre une politique fondée sur toujours plus de constructions, toujours plus de logements sociaux et toujours plus de contraintes imposées aux propriétaires. Or les indicateurs montrent que cette stratégie ne fonctionne pas ».
Quelles sont, selon vous, ces contraintes ?
C.C. « Elles s’accumulent. La taxe foncière est parmi les plus élevées des grandes villes. L’encadrement des loyers est venu s’ajouter à cela. Le permis de louer également. Pourtant, sur notre territoire, plusieurs spécialistes du logement ont expliqué que l’encadrement des loyers ne répondait pas à la réalité du marché local. Nous ne sommes pas dans une métropole où les loyers flambent de manière incontrôlée comme à Paris ou dans certaines zones très tendues. La très grande majorité des logements concernés sont déjà conformes aux normes. Des dispositifs existent déjà pour lutter contre l’habitat indigne. Finalement, on multiplie les procédures administratives sans traiter les véritables causes des difficultés ».
Pourtant, la majorité affirme que cette politique favorise l’accès au logement.
C.C. « Si c’était le cas, les chiffres le montreraient. Aujourd’hui, Grenoble compte environ 6 600 logements vacants, un niveau particulièrement élevé parmi les grandes villes françaises. Dans le même temps, la demande de logements sociaux continue d’exploser. Au début des années 2010, on comptait autour de 10 000 à 12 000 demandeurs. Aujourd’hui, on dépasse les 20 000. Autrement dit, on construit davantage, mais on compte aussi davantage de logements vacants et davantage de demandeurs ».
Comment expliquez-vous cette hausse des logements vacants ?
C.C. « D’abord, certains propriétaires renoncent à louer parce que les contraintes deviennent trop importantes ou parce qu’ils n’ont plus les moyens d’engager les travaux nécessaires. Mais il existe surtout une autre réalité : certains quartiers sont devenus beaucoup moins attractifs. Des logements restent vacants parce que les candidats ne souhaitent tout simplement pas s’y installer ».
Que faudrait-il faire selon vous ?
C.C. « Il faut retrouver une politique globale d’attractivité. Cela passe par la sécurité, par la propreté, par une meilleure qualité des services publics. Cela passe aussi par une véritable mixité sociale. Aujourd’hui, on continue de concentrer toujours davantage de logements sociaux dans certains secteurs. Cela contribue à dévaloriser ces quartiers et à décourager une partie des ménages qui pourraient venir s’y installer. Le logement ne peut pas être pensé indépendamment de tout le reste ».
Vous critiquez également l’objectif annoncé d’augmenter encore la part de logements sociaux.
C.C. « La loi fixe aujourd’hui un objectif de 25 % de logements sociaux. Grenoble atteint déjà ce seuil. Or Laurence Ruffin a annoncé pendant sa campagne vouloir porter cette part à 30 %. Son adjoint l’a encore confirmé récemment. Concrètement, cela représente plusieurs milliers de logements sociaux supplémentaires. À mes yeux, cette orientation pose plusieurs problèmes car elle nécessitera encore davantage de constructions, accentuera la densification, réduira les espaces disponibles, aggravera donc les phénomènes de chaleur urbaine. L’ensemble risquant de renforcer les difficultés déjà présentes dans certains quartiers ».
Vous évoquez également une conséquence financière…
C.C. « Les logements sociaux bénéficient d’exonérations fiscales qui limitent les recettes pour la collectivité. Dans le même temps, ils peuvent contribuer à faire baisser l’attractivité de certains secteurs lorsqu’ils sont concentrés dans les mêmes quartiers. Il est nécessaire de retrouver un équilibre. La mixité sociale consiste précisément à éviter les concentrations, pas à les accentuer ».
Vous considérez donc que beaucoup d’autres difficultés découlent directement de cette politique du logement ?
C.C. « Pour moi, c’est même l’axe central. La densification entraîne la bétonisation. La bétonisation accentue les îlots de chaleur. La concentration du logement social peut fragiliser certains quartiers. Les contraintes réglementaires découragent une partie des propriétaires. Les logements vacants augmentent. Les demandes de logement social continuent de progresser. Tout est lié et c’est pour cette raison que je pense que cette stratégie conduit Grenoble dans une impasse ».
Vous ne voyez donc aucun signe de changement avec la nouvelle majorité ?
C.C. « Au contraire, j’ai le sentiment qu’elle souhaite aller encore plus loin dans cette direction. C’est ce qui m’inquiète le plus. Après deux mandats, nous disposons désormais du recul nécessaire pour évaluer cette politique. Les résultats sont connus. Pour moi, c’est précisément ce qui explique pourquoi je considère que ce mandat risque de reproduire, voire d’aggraver, les difficultés déjà rencontrées ».
Lors du dernier conseil municipal, vous avez été particulièrement offensif lors du débat sur le Compte financier unique (CFU). Pourquoi ce sujet est-il si important à vos yeux ?
C.C. « Parce qu’il permet de mesurer la réalité de la situation financière de la collectivité. Et je trouve qu’on présente aujourd’hui une lecture très partielle de cette réalité. Ce qui m’a agacé, c’est qu’on nous a demandé d’examiner le CFU comme s’il était totalement indépendant des décisions budgétaires prises aujourd’hui. Or il existe une continuité. Le compte financier retrace les conséquences des choix passés, et les décisions modificatives que nous votons aujourd’hui prolongent cette même trajectoire. On ne peut pas découper artificiellement ces débats pour éviter de parler de la situation d’ensemble ».
Vous estimez que les indicateurs présentés sont trompeurs ?
C.C. « Je dirais qu’ils sont incomplets. La majorité met en avant certains ratios qui semblent positifs. Mais si ces résultats apparaissent meilleurs que prévu, c’est aussi parce qu’une partie importante des investissements a été reportée. Autrement dit, les dépenses n’ont pas disparu. Elles ont simplement été décalées dans le temps. Il est donc facile d’afficher un résultat meilleur que prévu lorsque l’on repousse une partie de la facture ».
Selon vous, que montrent réellement les chiffres ?
C.C « Ils montrent une trajectoire qui reste préoccupante. La dette continue d’augmenter. Les dépenses de fonctionnement continuent elles aussi de progresser. Dans le même temps, plusieurs investissements lourds ont simplement été différés ».
Vous pensez donc que des décisions difficiles devront être prises ?
C.C. « La majorité explique régulièrement qu’elle refuse les économies importantes sur les dépenses de fonctionnement. Si cette position demeure, il restera finalement peu de solutions. La variable d’ajustement risque d’être l’impôt ».
Vous tenez un discours similaire concernant les finances de la Métropole.
C.C. « Oui, parce que les mécanismes sont très proches. Là aussi, nous ouvrons un mandat qui sera essentiellement consacré à financer les grands projets décidés auparavant. Deux opérations représentent à elles seules des montants considérables. Il y a d’abord la reconstruction d’Athanor et ensuite le futur siège de la Métropole. Avant même de réfléchir à de nouveaux projets structurants, une part très importante de la capacité d’investissement est déjà mobilisée ».
Certains évoquent pourtant des « cadavres dans le placard » concernant les finances métropolitaines.
C.C. « Justement, il faudrait clarifier les choses. Soit il existe réellement des éléments qui n’ont pas été révélés, et il faut alors les présenter publiquement. Soit cette expression relève simplement de discussions internes, et dans ce cas elle entretient inutilement la confusion ».
Vous voyez malgré tout des pistes d’amélioration ?
C.C. « Oui. Je pense qu’il faut d’abord recentrer la Métropole sur ses compétences essentielles. Lors du débat budgétaire, certains élus ont d’ailleurs évoqué cette idée : revoir le périmètre d’intervention de la collectivité. Je trouve cette réflexion intéressante. Ensuite, il faut aller beaucoup plus loin dans les mutualisations entre la Métropole et la Ville-centre. Il existe encore de nombreuses possibilités de regrouper certains services ou certaines fonctions administratives. Ces économies de structure permettraient de limiter la pression fiscale ».
Vous craignez donc une hausse des impôts ?
C.C. « Oui. Que ce soit à la Ville ou à la Métropole, je pense qu’il sera extrêmement difficile d’y échapper. À la Métropole, plusieurs leviers existent. Cela peut concerner la fiscalité payée par les ménages. Cela peut aussi concerner la fiscalité économique supportée par les entreprises. Mais, au regard de la trajectoire financière actuelle, une augmentation de la pression fiscale me paraît très probable ».
En résumé, quel est votre diagnostic sur les finances locales ?
C.C. « Je pense que nous sommes arrivés à un moment de vérité. Pendant plusieurs années, les collectivités ont pu différer certaines décisions. Aujourd’hui, les grands investissements arrivent, les dépenses continuent de croître et les marges budgétaires se réduisent. Pour ma part, je préfère ouvrir le débat sur les réformes de structure plutôt que d’attendre une hausse des impôts devenue inévitable ».
Vous dressez un bilan très critique des cent premiers jours de Laurence Ruffin. Au-delà des questions budgétaires ou d’urbanisme, vous évoquez également une évolution idéologique de la majorité. Pourquoi ?
C.C. « Parce que, au fil des semaines, mon jugement a évolué. Au départ, j’imaginais une maire assez proche de ce qu’incarnait Éric Piolle sur le plan écologique : une personnalité sincèrement engagée mais parfois déconnectée des réalités du terrain. Aujourd’hui, je pense que le sujet central de ce mandat n’est pas l’écologie. Ce qui me frappe, c’est la place prise par les questions sociétales et identitaires. J’ai le sentiment que Laurence Ruffin assume beaucoup plus clairement une proximité avec les positions portées par La France insoumise sur ces sujets ».
Vous allez jusqu’à dire qu’elle est, selon vous, « plus dangereuse » qu’Éric Piolle. Pourquoi utiliser une expression aussi forte ?
C.C. « Parce que je fais une distinction entre leurs priorités politiques. Éric Piolle était avant tout porté par un projet écologiste. On pouvait être en désaccord avec lui, mais son marqueur principal restait l’écologie. Avec Laurence Ruffin, j’ai le sentiment que les marqueurs prioritaires sont ailleurs. Depuis le début du mandat, les principaux symboles politiques concernent des sujets de société. Je pense notamment à la première délibération consacrée à la lutte contre l’extrême droite, à la conférence municipale sur l’islamophobie ou encore aux prises de position sur le burkini. Ce sont ces choix qui donnent, selon moi, la tonalité politique du mandat ».
Justement, le dossier du burkini est revenu dans l’actualité après des décisions de justice. Considérez-vous que le sujet soit clos ?
C.C. « Le tribunal administratif est venu rappeler les principes qui encadrent le fonctionnement du service public. Mais, dans les faits, la municipalité semble continuer d’appliquer une interprétation qui conduit à maintenir l’autorisation de certaines tenues couvrantes. La différence est simplement devenue plus subtile. On ne parle plus officiellement de “burkini”. On parle de “tenues couvrantes près du corps”. Pour moi, cela ne change pas le fond du sujet ».
Vous estimez donc que la municipalité contourne l’esprit de la décision de justice ?
C.C. « C’est mon analyse. Le tribunal a rappelé que l’on ne pouvait pas créer une dérogation destinée à répondre à une revendication religieuse particulière. Or les consignes données aujourd’hui aux agents des piscines créent une situation extrêmement complexe. Ils doivent distinguer des tenues très proches les unes des autres sans jamais employer le mot “burkini”. Cette situation place les agents municipaux dans une position très difficile ».
Pourquoi quelle raison ?
C.C. « Parce qu’ils sont pris entre deux publics. D’un côté, des usagers qui ne comprennent pas pourquoi certaines tenues restent admises malgré les décisions de justice. De l’autre, des personnes qui viennent précisément à Grenoble parce qu’elles savent que cette pratique y est tolérée. Grenoble a acquis une réputation nationale sur cette question. J’ai encore reçu récemment des témoignages montrant que certaines personnes se déplacent depuis d’autres villes pour fréquenter les piscines grenobloises. Cette situation crée des tensions permanentes dont les premiers à souffrir sont les agents municipaux ».
Vous critiquez également le fonctionnement démocratique du conseil municipal.
C.C. « Oui, parce que je constate un décalage entre le discours et la pratique. Laurence Ruffin met régulièrement en avant le dialogue, la coopération et l’écoute. Dans les faits, je trouve au contraire que les possibilités d’expression de l’opposition se réduisent ».
Pouvez-vous donner des exemples ?
C.C. « Sous la gouvernance d’Éric Piolle, les questions orales avaient déjà été déplacées en fin de conseil municipal, ce qui limitait leur visibilité médiatique. Ce qui était déjà critiquable. Aujourd’hui, Laurence Ruffin a également décidé de déplacer les vœux en fin de séance. Or les questions orales et les vœux constituent les deux principaux outils dont dispose l’opposition pour inscrire elle-même des sujets à l’ordre du jour. En les repoussant à la fin, lorsque la presse est partie et que le public s’est largement dispersé, leur portée est considérablement réduite ».
Vous évoquez également des interruptions pendant les débats.
C.C. « Lors du dernier conseil municipal, nous avons eu le sentiment que certains élus pouvaient développer librement leurs interventions tandis que les nôtres étaient interrompues beaucoup plus rapidement. J’ai moi-même tenté d’introduire une intervention budgétaire par quelques remarques générales sur le fonctionnement de la majorité. J’ai été interrompu avant même de pouvoir terminer mon introduction. Ce type de situation s’est répété plusieurs fois ».
Vous estimez donc que l’opposition est davantage verrouillée aujourd’hui qu’auparavant ?
C.C. « Oui. Et cela ne concerne pas uniquement le temps de parole. Nous disposons également de moins de représentants dans plusieurs organismes extérieurs. Les espaces dans lesquels l’opposition peut exercer un contrôle se réduisent progressivement. Je trouve cela préoccupant pour le fonctionnement démocratique ».
Vous avez également critiqué le choix de confier la présidence de la commission des finances à un élu issu de la majorité élargie. Pourquoi est-ce un problème selon vous ?
C.C. « Parce que, traditionnellement, cette présidence constitue un outil de contrôle confié à l’opposition. Aujourd’hui, à la Ville comme à la Métropole, cette fonction revient à des élus qui ont participé à l’élection de l’exécutif. Autrement dit, ceux qui sont politiquement alliés à la majorité exercent aussi le contrôle de ses finances. Je considère que cela affaiblit le rôle de contre-pouvoir que devrait jouer cette commission ».
Vous y voyez la conséquence des accords électoraux conclus avant les élections municipales ?
C.C. « On présente parfois La France insoumise comme une opposition lorsqu’il s’agit de communication. Mais lorsqu’il faut répartir les responsabilités institutionnelles, elle redevient un partenaire politique. Cette ambiguïté apparaît de plus en plus clairement ».
Vous pensez que La France insoumise influencera durablement la majorité ?
C.C. « A l’évidence et on l’observe déjà sur plusieurs dossiers. Sur le logement. Sur les questions sociétales. Sur certaines prises de position symboliques. À chaque fois, La France insoumise demande d’aller un peu plus loin. Et j’ai le sentiment qu’une partie de la majorité suit ce mouvement. La vraie question sera de savoir jusqu’où cette majorité restera unie lorsque ces tensions apparaîtront plus clairement ».
Concernant les travaux du cours Bérriat. Vous y voyez un nouvel exemple du décalage entre le discours de la majorité et sa pratique ?
C.C. « Oui, très clairement. Pendant la campagne, puis au début du mandat, Laurence Ruffin a beaucoup parlé de dialogue, de concertation et de coopération. Or le dossier Cours Bérriat offrait précisément l’occasion de mettre ces principes en pratique. Le calendrier avait été modifié, ce qui laissait du temps après les élections pour rouvrir la discussion. Les habitants et les commerçants avaient élaboré un projet alternatif qui, selon eux, permettait de concilier la circulation automobile et les aménagements cyclables. Finalement, cela ne s’est pas produit. Le projet alternatif a été écarté et les travaux ont même été avancés afin qu’ils démarrent au cœur de l’été. J’y vois le signe d’une volonté d’éviter que le débat ne prenne de l’ampleur ».
Selon vous, cette méthode est révélatrice ?
C.C. « Ce qui me frappe depuis le début du mandat, c’est l’écart entre les annonces et les décisions. On met en avant la participation citoyenne, mais, dans le même temps, on réduit les possibilités concrètes de dialogue. De la même manière, on organise une journée portes ouvertes à l’Hôtel de Ville pour symboliser l’ouverture de la municipalité, puis quelques semaines plus tard on restreint les horaires d’ouverture au public et l’accès à certains espaces. Ce sont peut-être des décisions techniques, mais elles donnent le sentiment inverse de celui affiché ».
Vous évoquez également les prises de position nationales de Laurence Ruffin. Pensez-vous qu’elle s’inscrive dans une stratégie politique qui dépasse Grenoble ?
C.C. « C’est l’impression qu’elle donne. On l’a vue signer plusieurs tribunes nationales avec d’autres maires de gauche. Elle présente régulièrement Grenoble comme un modèle de rassemblement pour la gauche. Je trouve cette analyse assez paradoxale. Les accords électoraux conclus localement ont rapidement montré leurs limites et les tensions avec certains partenaires sont apparues très vite ».
Vous pensez qu’elle est plus à l’aise sur les sujets nationaux qu’au quotidien ?
C.C. « Les grandes déclarations sur les enjeux internationaux ou nationaux occupent une place importante dans sa communication. Pendant ce temps, les préoccupations très concrètes des habitants – la propreté, la sécurité, les finances, l’attractivité de la ville – me semblent passer au second plan. À mes yeux, le rôle premier d’un maire est d’abord de s’occuper de sa commune ».
Pour terminer, un mot plus personnel. Depuis le début de ce mandat, beaucoup observent votre implication dans les débats du conseil municipal. Vous semblez particulièrement à l’aise. Comment vivez-vous cette nouvelle responsabilité ?
C.C. « J’ai le sentiment d’avoir trouvé un équilibre. Bien sûr, il faut toujours concilier la vie professionnelle, la vie personnelle et l’engagement politique, mais je me sens pleinement à ma place. Parce que, finalement, je continue de faire ce que j’ai toujours fait. Avant d’être élu, je passais déjà beaucoup de temps sur le terrain, à rencontrer les habitants, à écouter leurs difficultés et à suivre les dossiers locaux ».
Quel sera votre fil conducteur pour les années qui viennent ?
C.C. « Les Grenoblois m’ont confié un mandat : celui de défendre leurs intérêts et de contrôler l’action de la majorité municipale. Je resterai concentré sur cet objectif. Je continuerai à travailler les dossiers en profondeur, à être présent sur le terrain et à porter les préoccupations des habitants au conseil municipal comme à la Métropole. C’est, à mes yeux, le rôle que doit jouer un élu d’opposition : proposer, contrôler et alerter lorsque cela lui paraît nécessaire ».