
La semaine dernière, un homme était assassiné puis brulé dans une voiture, après avoir expliqué, quelques minutes avant de mourir et vidéo à l’appui, qu’il était venu exécuter un contrat sur fond de guerre des gangs, lié incontestablement au trafic de stupéfiants. Mardi soir, quelques heures après la tenue du conseil municipal de Grenoble, 4 personnes sont prises pour cibles. Un homme décèdera, trois seront blessés. Dans la nuit de vendredi à samedi, Le Chardon Bleu faisant l’angle de la rue Lafayette et de la rue de la République était incendié après qu’une voiture bélier l’ai éventré. Hier soir encore, en marge de la finale opposant le PSG à Arsenal, des magasins de sport situés dans les rues piétonnes de Grenoble ont été pillés. Assassinats filmés, commerces pillés ou incendiés, victimes collatérales, l’agglomération grenobloise traverse une séquence violente, non pas inédite, non pas isolée, mais qui ne laisse personne indifférent. Des phénomènes amplifiés parce qu’ils s’observent dans d’autres villes de France, à Paris, à Angers, à Limoges. Toutefois, cette multiplicité ne peut, ne doit engendrer ni le découragement, ni la banalisation.
KARMACOMA
Si décortiquer ces phénomènes permettait jusque-là d’éviter les amalgames, les dissocier n’apporte que des questions qu’il n’est plus temps de se poser. Devant la prolifération des exactions, des pillages dans des villes sensées être apaisées, devant la montée en puissance du trafic de drogue dans les métropoles tout autant que dans les territoires les plus ruraux de France, engendrant un business oscillant entre 6 et 8 milliards d’euros par an et représentant 0,12% du PIB national annuel et générant une hausse significative de la criminalité (en France :110 morts et 347 blessés en 2024), les réflexions ne peuvent plus être d’ordres éducatives et préventives. Dans ce domaine, tout ou presque a été imaginé et fait. Les associations, souvent bénéficiaires de subventions importantes et hors de portée de toute forme de contrôle, les groupes de travail citoyens, les unions de quartiers, les « grands frères », les polices de proximités, la plupart de ces politiques ont échouées, engouffrant au passage des milliards d’euros. Depuis les années 60, les architectes, les urbanistes, les psychologues, les élus, l’État, les pouvoirs judiciaires et de justice, l’éducation nationale, toutes et tous ont planchés sur les sujets de l’inclusion, sur le recul des discriminations, sur la mixité sociale. De ces volontés, Grenoble fût en son temps et comme souvent très en pointe socialement et sociologiquement. La création du quartier de la Villeneuve et du Village Olympique, en lieu et place de l’ancien aérodrome ne s’est pas fait dans l’unique objectif de profiter de l’engouement des JO de 1968 mais au dessein politique et social d’être là aussi, sur ces sujets de la mixité, exemplaire. 58 ans plus tard, que reste-il de ces énergies, de ces dynamiques sinon des quartiers embrasés et un chaos qui se propage aux centres-villes, ourdis par des populations qui refusent toutes formes de règles, protégés par la frilosité des pouvoirs publics, traumatisés, eux, par la crainte de la discrimination, de l’amalgame, en creux de toute forme de racisme, qu’il soit social ou ethnique. Des populations surfant sur une guerre qu’ils mèneraient à une société qui soi-disant, les exclurait. 60 ans plus tard, donc, le constat d’échec est devant nos yeux. Dans les « quartiers », à l’Alma, à la Villeneuve, au Village Olympique, à Mistral, Le communautarisme s’installe et les violences prolifèrent. Les populations régnant sur ces périmètres ayant déjà bousillé leurs lieux de vie, s’en prennent désormais sans complexe et sous n’importe quel prétexte (une victoire ou une défaite sportive) aux commerces et à l’espace public des centres-villes, non pas dans le cadre d’une révolution sociale légitime (1968) mais dans le seul but de détruire et de piller, à dessein parfois quand il s’agit d’un magasin d’articles de sports, plus gratuitement ou dans un but qu’il n’est pas possible ici d’exprimer tant que l’enquête judiciaire n’a pas rendu ses conclusions, quand il s’agit d’une boucherie, d’un institut de beauté ou d’un salon de thé. Partout en France, les pouvoirs publics tentent de danser sur un fil au risque de devenir funambules. Ne pas agir, c’est regarder les périphéries s’embraser, contaminant les centres, faisant reculer la République, laissant le narcotrafic et le communautarisme tout métastaser, à Grenoble, à Angers, à Tours, à Limoges, à Nîmes, à Crépol. Agir, de manière martiale, physique, disons-le : répressive, c’est peut-être ajouter de la violence à la violence, sans garantie que cela n’engendre pas plus encore de criminalité. Dans les deux cas, la crainte majeure est politique.
Dans une France qui aime à se baigner dans la radicalité des conflits lointains pour illustrer la bipolarité identitaire de ce qui la compose avec une droite identitaire qui a longtemps donné le mauvais exemple en confondant sa haine du multiculturalisme avec la réalité d’une France cosmopolite et une gauche radicale se servant de l’actualité des conflits du proche et du moyen Orient pour opposer, à des fins clientélistes une France pro israélienne et dominante à une autre, issue de la diversité, selon eux, socialement et racialement opprimée. Dans cette France, ou les partis radicaux tentent d’imposer des bras de fer idéologiques, il y a pourtant une écrasante majorité de femmes et d’hommes qui n’ont pas envie d’être acteurs de cette joute, peu enclins à devoir choisir entre Israël et la Palestine, mais désireux de pouvoir prendre les transports en communs sans encombre et de pouvoir ouvrir ou fermer les boutiques sans craindre d’être agressés ou pillés. Cette France constitue ce front républicain qui à chaque scrutin et en tout cas jusque-là nous évite un duel LFI-RN au second tour des élections présidentielles et qui ne donne pas la majorité parlementaire au RN (Législatives 2024), préférant toujours l’ordre des urnes au désordres des campagnes. Cette France, ce sont aussi des élus. Locaux, ceux des territoires, ceux que la loi NOTRe n’est pas parvenue à exterminer, maires, présidents d’intercommunalités, sénateurs et députés, soldats de la nation, qui tentent, souvent avec adresse, parfois avec maladresse, de maintenir ordre et équilibre.
FAITES DU BRUIT
A Grenoble, faisant suite à la crise criminelle qui se joue ici depuis quelques semaines, certains responsables politiques s’émeuvent dans le cadre de leurs responsabilités, politiques mais également citoyennes.
C’est le cas de Clément Chappet, patron du bloc de la droite Grenobloise à la ville comme à Métro, qui implore en conseil municipal, qui exhorte par voie de presse, par voix de réseaux sociaux et enfin, et enfin qui enjoint par voie épistolaire tous les pouvoirs publics en responsabilité localement de considérer la situation à sa valeur réelle : préoccupante. C’est le cas d’Hervé Gerbi, délégué municipal Horizons et candidat à la dernière élection municipale grenobloise qui s’attaque, non sans humour, non sans élégance, au champ lexical et aux éléments de langage qui, s’ils ne nous ont pas mené là, participent à rendre l’inacceptable acceptable. Quand il s’agit ici de dire tension plutôt que violence, préférer le mot débordement à celui de casse ou formuler « phénomène complexe » en lieu et place d’ensauvagement. Quant aux fleurs qu’il évoque en ce jour de fête des mères, le format couronne semble plus adapté que le bouquet. C’est le cas de Stéphane Gemmani, figure de la ligne de crête de la gauche grenobloise, même quand la navigation de son frêle esquif l’entraine au centre, et qui, au travers d’un long post dont il a le talent juste et adapté, n’hésite pas à faire appel de ses souhaits à l’intervention de l’armée pour endiguer la situation, conformément à ce que la réalité impose. Les appels légitimes aux responsabilités de Clément, les rappels profonds du champ lexical d’Hervé, dont le ton volontairement léger ne parvient pas (tout aussi volontairement) à faire oublier la gravité, l’incantation prophétique de Stéphane sont en ce jour de fête autant de messages forts que chacun et chacune doit relever et qui ne doivent pas être des cris de bas bruits, audibles le dimanche et sourds au lundi.
RU…FIN
Dans le camp du bien, fraichement élu boulevard Jean Pain, pas de déclaration ou presque. Puisque selon eux, seule la fachosphère peut s’exprimer sur ces sujets sécuritaires, frontaliers, toujours selon eux d’un comportement politique identitaire, d’une ligne discriminatoire, en creux : raciste. Seul chuchotement, celui de Gaëtan Monot, adjoint à la maire à la prévention et à la sécurité, bien plus responsable de centre aéré que locataire de la place Beauvau, déclarant sur les réseaux sociaux, « adresser ses pensées aux victimes et à leurs proches », proches dont certains figurent peut-être parmi les meurtriers. Notre jeune élu, déjà victime d’un enfermement cognitif et totalement éloigné de l’urgence qu’impose la situation, promet en guise d’action prioritaire « la tenue d’un premier Groupe Local de Traitement de la Délinquance et le maintien durant ce week end, des événements prévus par de nombreuses associations afin de faire vivre le lien social et le vivre ensemble ».
Un chuchotement amplifié par l’absence de présence et de réaction de la part de celle que pourtant nous serions tous en légitimité d’attendre : Laurence Ruffin.
Pourtant, chaque incivilité, chaque acte délictueux, chaque action criminelle perpétué à Grenoble pourrait être vécu comme une main tendue quant à redresser la barre, comme à une occasion de renverser la tendance et de clamer haut et fort que la sécurité des Grenobloises et des Grenoblois est sa priorité absolue. Mais à cela, nous nouvelle édile préfère lancer des chantiers prioritaires comme les paniers bio pour les femmes enceintes, la coloration des rues afin de réactiver l’attractivité du territoire, la promesse d’un bain aoutien ou lutter contre l’islamophobie et la progression significative de l’extrême droite au travers de conférences, de délibération sur la Résistance dans une ville ou le RN peine à dépasser les 5%, aux dernières élections municipales. Un enfermement cognitif, sans doute mais pas uniquement. Y voir plutôt l’application d’une ligne politique originale et originelle, celle du municipalisme coopératif, obsession dont l’application montrera un dogmatisme bien plus clivant que celui reproché par le passé à Éric Piolle, lui au moins dirigé par les transitions liées à l’urgence climatique.
ALLO ALLAN
Dans cette partie du monde, devenue aphone, notons également le silence des Insoumis, pourtant rompus aux prises de paroles à la tonalité radicale quand il faut exprimer fureur et courroux, défendre à juste titre les plus fragiles d’entre-nous et pourfendre les systèmes, des mobilités grenobloises jusqu’au destin du peuple Palestinien.
WAITING THE SUN
A conclure et à répéter, cette poudrière que traverse Grenoble comme de nombreuses villes de France est une main tendue au système. Une occasion inespérée pour les responsables politiques de reprendre la main sur les formations politiques les plus radicales, de déposséder les hurleurs Insoumis, les aboyeurs de la droite identitaire d’offrir actions et réponses sous la forme d’une volonté d’État. Un État qui se décline dans tous ses échelons, de l’Élysée à la commune la plus modeste de France, avec le concours de toutes les strates de décision, impliquant ainsi les Régions, les Départements et pourquoi pas finalement les intercommunalités qui auraient une occasion rêvée de sortir, auprès du grand public, de l’opacité dans laquelle la complexité de leur fonctionnement les laisse. Un État souverain, debout et responsable, qui cesse là de décliner face aux enjeux, de s’incliner face à la peur que le peuple ne devienne qu’une foule, incontrôlable parce qu’incontrôlée.